Dans mon dernier billet, je décrivais deux modèles de capitalisme. Le capitalisme financier, à l'américaine et à la britannique, et le capitalisme industriel, à la scandinave et à l'allemande.
Après avoir visionné aujourd'hui le film The Inside Job, je comprends maintenant qu'il y a même deux capitalismes financiers : le capitalisme financier libre et le capitalisme financier réglementé.

Le capitalisme est né de l'ère industrielle. On peut lui attribuer l'année de naissance à 1776, année de publication de l'ouvrage de Adam Smith, La richesse des nations. Elle est, en fait, l'évolution du mercantilisme de la Renaissance. Son moteur est le droit à la propriété privée et à la libéralisation de l'entreprise comme personne morale.
Jusqu'à l'apparition de la machinerie agricole (1834), dont le financement exigeait la création du concept de crédit, le capitalisme est demeuré au stade philosophique et idéologique. Il a néanmoins mené à l'abolition de l'esclavage aux États-Unis et au développement technologique. Des tentatives de législation de ce système de libéralisation des marchés ont avorté et le marché est alors demeuré déréglementé. Le capitalisme financier libre est né de cet environnement libre de limites, où faire des profits est le but de l'activité économique, plutôt que de créer de la valeur pour la société.
Les fusions des grandes banques et leur soif de profit a mené en 1907 à La grande panique. Les banques d'alors ne se gênaient pas pour investir les capitaux des épargnants dans des fonds à risque élevé, puisqu'elles n'avaient pas de comptes à rendre, alors que l'argent était désormais un objet virtuel et que le crédit était courant. La création de la Réserve fédérale en 1913 visait à réglementer ces pratiques en consolidant les prêts des banques dans une comptabilité centralisée et à stabiliser les marchés par une fixation des taux d'intérêt et la gestion de la monnaie. Dans les faits, la Réserve fédérale avait tout à gagner que des prêts se fassent car cette entreprise privée y prenait son profit. S'en suivit la Grande Dépression de 1929, alors que les prêts étaient massivement rappelés par les banques et que les taux d'intérêts ont grimpé.
Le capitalisme financier réglementé est apparu à la suite de cette Grande Dépression, alors que la Réserve fédérale a pris le contrôle total des réserves d'or, imposant sa monnaie comme unique valeur d'échange. La Réserve s'est alors dotée d'un mécanisme démocratique visant à stabiliser les prix, maximiser les emplois et modérer les taux d'intérêt à long terme (amendement de 1977). Ce système fonctionnait bien et possédait les mécanismes d'isolation nécessaire pour éviter que des individus ou quelques corporations puissent obtenir une part du gâteau plus grande que celle à laquelle ils ont droit, et ainsi préserver un équilibre économique.
Les grandes banques ont alors envoyé leur lobbyistes convaincre Carter, puis Reagan, puis Clinton, puis Bush-fils, que les règlements devraient être assouplis pour permettre aux banques de ne plus avoir de limite d'emprunt et de ne plus avoir de compte à rendre à la Réserve fédérale, qui est de toute façon, dans le coup. En 1980, il fallait selon eux répondre à la mondialisation par cette initiative. Et le capitalisme financier libre est donc revenu avec les conséquences que nous connaissons maintenant : prêts trop accessibles, bulle immobilière, système pyramidal de notes de créances, sauvetage financier avec impossibilité de recours légal...
L'histoire s'est répétée. Le capitalisme financier réglementé semble être socialement positif lorsqu'il est bien gouverné, mais il semble fragile car il repose sur une gouvernance démocratique transparente. Le capitalisme financier libre, en deux apparitions a mené directement à deux crises économiques en quelques décennies.
Heureusement, au Québec et au Canada nous évitons plusieurs des problèmes directement ressentis par les États-Uniens, puisque nous n'avons pas le même système bancaire. Par contre, la santé économique de notre voisin du sud a forcément un impact sur notre activité économique.
Je comprends maintenant ce que les indignés veulent dire par "nous sommes les 99% qui ne souhaitent pas se laisser dérober par le 1%", et la raison pour laquelle ce mouvement survient à cette heure. J'ai bien hâte de voir ce que la journée du transfert bancaire (5 novembre 2011) donnera. Ce n'est pas la première fois qu'il y a une telle proposition, mais avec les indignés en place, on peut s'attendre à du mouvement. Y aura-t-il adoption par la population américaine ? Cela aura-t-il un effet sur le système ?
(Non, ce n'est pas pour nous au nord du 45e, car nos banques sont dans un système isolé et les lois canadiennes ont toujours fait leur travail de protection, heureusement.)